RÉFLEXION CRI-TIC

Une approche critique face à la technologie ne signifie pas une approche “anti-technologique”


Par Bernie Froese-Germain, chercheur en ?ducation

Peut-on être "pro-TIC" tout en conservant un esprit critique face aux nouvelles technologies ? Oui, selon l’auteur, mais il faut prendre le temps de se poser quelques questions. Bernie Froese-Germain est chercheur à la F.C.E. - la Fédération canadienne des enseignantes et des enseignants. Cet article est paru sous le titre original A critical Approach to Technology does not equal An Anti-technology Approach : Putting Education & Technology in Context et tenait lieu d’introduction à un recueil de textes intitulé "But It’s Only a Tool ! - The Politics of Technology and Education Reform" publié par le Canadian Centre for policy alternatives (CCPA) sous la direction de Marita Moll.

Quoique publié en 2001, les questions posées dans ce texte me semblent encore encore actuelles. De plus, la question centrale du propos élaboré étant l’importance de conserver un esprit critique face à l’intégration des TIC, il me semble le texte idéal pour lancer la rubrique « Réflexion CRI-TIC » du bulletin-AQUOPS. Il y a toujours 70% à 80% des enseignants québécois qui ont des « réticences » à utiliser les TIC dans leur pratique éducative. Au-delà des barrières technologiques (savoir « comment » les utiliser), il y a peut-être des barrières « idéologiques » (vouloir les utiliser et en faire une priorité), quu me semblent intéressantes d’aborder au sein de notre association. Et vous, qu’en pensez-vous ?

J’ai volontairement fait des choix éditoriaux en sélectionnant certains passages plutôt que d’autres, et en ajoutant des mots entre parenthèses pour faciliter la compréhension du texte. Il ne s’agit donc pas d’une traduction mais d’une adaptation « commentée ». Je vous encourage à lire l’ensemble de cet article - ainsi que les autres textes sur le même sujet (en anglais seulement, malheureusement) en commandant le livre au CCPA. Je vous encourage également à réagir au contenu de cet article sur le blogue de l’AQUOPS.

Geneviève Beaudet

(EXTRAITS DU TEXTE DE BERNIE FROESE-GERMAIN) - (adapté et traduit par G.Beaudet)

La pensée critique n’est pas très populaire lorsqu’il s’agit d’étudier le rôle et l’impact de la technologie dans notre société et, par extension, dans les salles de classes canadiennes. Mais il y a tout de même quelques indices encourageants qui nous permettent de croire que cela va peut-être changer.

LES 8 PRINCIPES FONDATEURS DE TOUS LES MÉDIAS

En présentant un médium comme étant “ tout système, formel ou informel, que les gens utilisent pour communiquer entre eux ou avec leur environnement social” voici huit principes fondamentaux qui sont communs à tous les médias, ce qui est fort utile pour alimenter la réflexion sur le puissant impact socio-culturel de tous les média, incluant les ordinateurs et autres technologies de l’information et de la communication (TIC).

1. Les nouveaux médias s’infiltrent généralement dans une culture avec peu de planification et de réflexion ; la question de l’impact social et culturel est abordée après que leur intégration soit déjà réalisée.

2. Les nouveaux médias “apportent” toujours le contenu des anciens médias avec eux, par exemple : la parole vers le téléphone, la parole et la musique vers le contenu de la radio, le langage photographique vers celui du cinéma, et le cinéma vers le contenu de la télévision. Finalement, l’ordinateur multi-média est issu de l’appropriation de plusieurs contenus et langages : l’imprimé, la parole, la communication graphique, la photographie, la musique et la vidéo.

3. L’utilisation des nouveaux médias semble progresser d’un usage plus général vers un usage plus particulier.

4. Les vieux médias ont tendance à disparaître, à moins qu’ils ne soient “adoptés” par les nouveaux médias.

5. Tous les médias créent une distorsion dans leur message.

6. Les nouveaux médias remodèlent les sociétés, soit autant le secteur public que le secteur privé, sans oublier les systèmes d’éducation.

7. Les nouveaux médias génèrent souvent leurs propres marchés et leurs propres besoins.

8. Les nouveaux médias causent des changements de valeurs intrinsèques dans la société par les métaphores qu’ils transmettent.

UNE ÉPÉE À DOUBLE TRANCHANT

La culture paie toujours un prix pour la technologie. Pour chaque avantage que la technologie nous offre, il y a toujours un désavantage. L’Internet est un bon exemple. Alors qu’il nous fournit un accès relativement facile à une grande somme d’informations, nous pouvons nous poser la question suivante : Est-ce que le temps accordé à filtrer les montagnes d’informations disponibles se fait au détriment du temps et de l’énergie nécesaires à d’autres activités éducatives plus importantes comme la lecture, la réflexion et l’analyse, lesquelles sont intimement associées aux processus de développement de la connaissance ?

Comment pouvons-nous déterminer si nous avons assez ou trop d’information ?

Est-ce que le manque d’information représente réellement la barrière principale pour faire face aux problèmes de la société ?

Également, il est possible d’utiliser l’information, et le besoin d’information supplémentaire, comme une stratégie pour repousser l’appel à l’action.

De plus, il y a quelques indications à l’effet que le développement de la communication électronique facilitée par Internet se fasse au détriment de la communication de "personne à personne", voire à réduire la participation au développement communautaire en général.

DES PERSPECTIVES DIVERSES

Il y a plusieurs façons de considérer les changements technologiques dans la société. La position officielle dominante pourrait être qualifiée de “pro-technologique”, et présente l’innovation technologique comme un vecteur socio-économique positif dans son ensemble, mais neutre sur le plan des valeurs, ignorant les conditions socio-politiques dans lesquelles les outils technologiques sont utilisés. Il s’agit d’une position qui lie depuis toujours l’avancement technologique au progrès social et économique.

À l’autre extrême, la position “réactionnaire” voit les avancées technologiques de façon entièrement négative, sous un jour très pessimiste. Ces deux positions sont aussi peu critiques l’une que l’autre.

Il y a aussi une 3e approche plus “dialectique” dont voici les idées de base :

• Les innovations technologiques ont des effets positifs ET négatifs - et quoique cette idée de base ne soit pas vraiment “révolutionnaire”, ce débat est souvent absent dans la salle de classe.

• Les innovations technologiques ne sont pas neutres sur le plan des valeurs mais favorisent l’organisation des objectifs pédagogiques sur la base de deux dimensions majeures : le concept d’utilité et celui de l’efficacité, des valeurs liées à la technologie elle-même et pas nécessairement les valeurs principales de l’action éducative.

• L’évaluation des conséquences (réelles) reliées à l’intégration des TIC est aussi importante que l’évaluation des intentions préalables de cette intégration.

• L’usage des TIC et son appropriation dans la population se conjuguent en fonction d’une analyse sociale stratifiée selon le genre, la classe sociale, l’ethnicité et l’âge.

• Il est important d’évaluer l’impact des innovations technologiques à l’intérieur d’un contexte culturel et historique précis.

Ultimement, la question centrale n’est pas de savoir si nous sommes pour ou contre l’utilisation des TIC en éducation, mais plutôt de définir les critères humains et éducatifs de même que les priorités pour faire de l’usage des TIC en éducation un processus éducatif réellement favorable à l’élève. Il est également important de ne pas “s’endormir sur la question”. La question “Qu’est-ce que l’utilisation des TIC apporte de nouveau à ma pratique éducative ?” est importante mais elle ne doit pas camoufler son corollaire : “Qu’est-ce que l’intégration des TIC pourrait défaire dans ma pratique éducative ?” Cette dernière question n’est pas souvent posée. Si ceci consitue une attitude “anti-technologique”, il serait temps de clarifier nos idées sur cette importante question.

(Merci à M. Froese-Germain pour nous avoir accordé la permission d’utiliser des parties de son texte)